Maîtriser l’art de poser les bonnes questions

Thématique illustrée avec l’exemple des notices dans les boites de médicaments.

Les questions, cet outil clé qui nous permet d’obtenir l’avis, la vision du récepteur. On cherche avec cette méthode à le faire parler, le connaitre, l’impliquer voire même l’orienter vers notre objectif pour pouvoir agir, décider ou organiser.

Savoir alterner entre questions ouvertes puis fermées, les alternatives, les subjectives et la technique de l’entonnoir avec les questions d’abord globales qui s’affinent de plus en plus pour réussir à obtenir suffisamment d’informations est un atout pour faire naitre le besoin et proposer la solution aux problèmes de votre interlocuteur…

Mais l’art et la manière de poser les bonnes questions pour obtenir les bonnes réponses ne se résume pas seulement à un jeu d’agilité et la maîtrise de ces techniques.

Alors comment poser de bonnes questions pour obtenir une vision objective plus globale ?

Prenons notre exemple : les notices de médicaments.

Il y a quelques mois, un débat a fait son apparition suite à la volonté de supprimer les notices dans les boîtes de médicaments au profit d’un QR code et le lancement de tests dans certaines régions.

La question posée dans les médias et la presse était :

Doit-on supprimer les notices dans les boîtes de médicaments et les remplacer par un QR code ?

On note la question fermée qui appelle une réponse binaire : oui ou non, et la naissance d’un clivage.

Globalement, les réponses des micros trottoirs et interviews étaient socialement non, et écologiquement oui.

Un réflexe peut être de creuser davantage pour avoir un avis plus éclairé et pouvoir choisir son camp selon le point de vue duquel on se place :

  • Environnemental : remplacer les encres et le papier vs l’impact des datas center : probablement oui.

(Sous réserve d’avoir une analyse cycle de vie multicritères type, eau, carbone… pour bien l’évaluer).

  • Economique : remplacer les coûts de conception et d’impression des supports, l’intégration dans les boites par la création et impression du QR code et sa gestion : au lancement non mais après quelques mois de rodage probablement oui.
  • Technique : digitaliser le modèle pour pouvoir transmettre des infos plus facilement et être plus réactif si besoin (retrait produit par exemple) : oui
  • Social : toutes les générations ne sont pas « digital native » : non.

Même si la tendance globale tend à aller vers le oui, la priorisation des impacts de chaque sujet est laissée à la discrétion des industriels et institutionnels selon leurs intérêts autour de ces thématiques.

Problème avec cette question, on ne connait ni le volume que cela représente pour comprendre s’il y a réellement un impact, ni les usages, ni les cibles de notre sujet : aucun moyen d’avoir une vision transversale et ainsi comprendre le réel intérêt et la fonction d’une notice.

La réponse définitive donnera forcément des insatisfaits, des points de vue divergents parfois subjectifs et un clivage entre les pros et les anti-notices sans avoir une réflexion construite.

Alors repensons l’exercice en plaçant la notice dans son contexte en abordant un prisme plus global : la notice dans la boite de médicament.

Comment reformuler et préciser cette question du changement de notice papier dans les boîtes de médicaments afin de comprendre le besoin à laquelle elle répond réellement ?

L’enjeu est de redonner du contexte pour comprendre les impacts positifs et négatifs, les risques et les opportunités. Mais aussi les parties prenantes (personnes) concernées par cette transformation.

  • Quel volume cela représente ?

En moyenne, 41 boites de médicaments par an et par Français en 2024 (sources Leem).

3.3 Milliards de boites fabriquées pour le marché Français dont 86% sont vendues en ville (14% à l’hôpital).

121 500 Tonnes d’emballages et 187 000 Tonnes d’excipients (le produit), les notices représente 6% de l’empreinte carbone d’un médicament, le reste étant réparti dans les différentes étapes tout au long du cycle de vie des produits (de la R&D à la fin de vie).

  • A quoi sert une notice de médicament ?

Elle est destinée à appuyer (et pas remplacer), le discours et les prescriptions d’un professionnel de santé pour utiliser le produit de manière adéquat.

  • A qui sont-elles destinées ?

Aux usagers sachant lire, pour comprendre les indications et adapter leurs comportements en fonction des conseils.

  • Quand sont-elles consultées ?
    • Avant la première prise pour comprendre comment prendre le produit,
    • bien après ce premier traitement lorsqu’il reste du produit lors de symptômes similaires qui réapparaissent ; dans des moments ou les professionnels de santé ne sont pas facilement disponibles, en automédication.
    • On peut évidemment continuer de creuser pour affiner la démarche mais avec cette méthode, les réponses ne sont plus binaires, elles sont précises. Les éléments obtenus aident à l’éclairage pour comprendre le sujet et ouvre sur une vision transversale qui amène à des réflexions pertinentes et plus larges qu’avec la question de base.

Une des clés est d’apportant plus de matières dans la réflexion pour en comprendre le volume, l’usage et sa cible.

Mais aussi pour aller plus loin comme ici et se rendre compte que dans de nombreux cas, on identifie des conséquences et des aspérités auxquelles on ne pense pas initialement.

Dans cette situation avec notre exemple des notices de boites de médicaments, on s’aperçoit de plusieurs choses :

  • Les posologies ne correspondent pas souvent aux boites disponibles ; il reste des produits dans lesquels il y a des principes actifs et excipients qui ne sont pas utilisés pendant la durée du traitement. L’impact carbone est plus important sur le produit que sur son emballage ou la notice. La non adaptation des posologies vs le conditionnement représente un impact écologique, économique et social.
  • Les médicaments sont conservés (sans savoir si les conditions sont optimales) et sont re-pris en auto-médication ; deviennent dangereux car sans avis médical avant la prise et représentent 10 000 décès par an en 2023 !

Le débat est donc orienté de manière à ne pas prendre en compte les impacts les plus importants.   

Les discutions autour de la notice écrite sur un morceau de papier avec de l’encre ne représente que 6% du poids carbone du médicament. Elle a moins d’impact que ceux générés par les principes actifs et excipients (produit) qui représentent 29% du poids carbone. Ces produits qui restent après le traitement et ne sont pas utilisés, ou sont jetés ; dans le meilleur des cas via Cyclamed pour 8 500 Tonnes de déchets par an soit environ 2 boites par an et par habitants. Une fois les produits récupérés ils sont incinérés en fin de vie alors qu’ils ne sont pas consommés. Cela représente un impact conséquent.

Donc économiquement et environnementalement parlant la donne change si l’on devait répondre à la question faut-il supprimer les notices…

Même si le poids des notices n’est pas le plus conséquent, il n’y a pas de petites mesures mais on doit également prendre en compte les usages et cibles et ne pas se cantonner à une vision environnementale qui comme ici est souvent erronée.  

Seul l’aspect technologie l’emporte avec cette technique de questionnement.

Pour cet exemple, des tests sont déployés pour étudier concrètement la faisabilité du projet et le remplacement des notices par des QR Codes.

En résumé voici comment avec des questions bien posées, on peut mieux comprendre le sujet avant de décider et ce, grâce aux éléments mis en lumière pour pouvoir agir efficacement et en profondeur.

Pour notre exemple, oui les notices ont un impact environnemental, mais ce n’est pas l’impact le plus important dans le produit. Des vies Humaines en dépendent.

Si réellement on souhaite prendre le prisme écologique, il faut repenser l’adaptation et l’industrialisation des produits pour avoir un conditionnement adapté à la posologie, certainement plus contraignante que celle de changer la notice par un QR Code, il faut analyser les besoins réels, repenser les lignes de production, les méthodes, former les équipes…

Pour l’aspect social, il faut repenser le mésusage des produits, l’accompagnement dans la prise en compte des maux, et sensibiliser aux impacts donc repenser une partie du modèle ; gros chantier !

Se questionner avec des questions fermées et orientées est bien plus simple que de réfléchir pour avoir une approche globale mais plus court termiste.

Il n’y a donc pas une seule question fermée à se poser, mais plutôt replacer le sujet dans son contexte, questionner la fonction, l’usage, la cible, les impacts positifs et négatifs, les parties prenantes concernées, les risques et opportunités pour avoir une approche efficace.

Adopter cette vision que l’on appelle systémique dans vos questions permettra d’aller plus loin dans vos réflexions, en vous rendant plus objectif. Cette méthode vous rendra moins clivant qu’avec des réponses binaires : « oui ou non » qui dépendent du point de vue que l’on aborde sans prendre en compte l’intégralité du sujet.

Cela vous aidera à penser globalement le concept, les produits ou les processus, prendre de meilleures décisions car elles seront plus éclairées, plus pertinentes et seront plus durables.

A condition de se donner les moyens de traiter les enjeux soulevés.

Sources :